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MAUDIT TABARNACK


Bonjour ami(e) blogueur (euse)-lecteur (rice)...

Une autre version de la maquette de couverture grâce au concours de Daniele Maglio auteur des clichés (https://www.facebook.com/profile.php?id=100087609781772). Pour le moment entre les trois mon coeur balance. Vos suggestions sont les bienvenues. Personnellement je pense l'aspect noir et blanc plus en rapport avec la tonalité du roman. Je vous livre aujourd'hui le chapitre trois en espérant que cette présentation en feuilleton vous plaise. Bonne lecture. Alban Paulh.


Chapitre trois


La sonnerie retentit. Dans un fracas, tous se lèvent, abandonnent leurs affaires. Dans le couloir les groupuscules que vomissent chacune des vingt portes d’équipe confluent en un troupeau bruyant qui s’engouffre dans les escaliers et déferle en vagues tumultueuses jusqu’au réfectoire. Un hurlement guttural sur le palier du premier engendre une onde invisible. Elle caresse le flot désordonné et en aplanit le cours, le transforme en écoulement fluide et muet qui se répand silencieusement autour des tables. Après le bénédicité débité sans conviction, les pieds de chaises crissent sur le carrelage comme le gémissement d’une herse qui se lève. Le signal démuselle la parole qui enfle, fuse, se mue en rires et en cris, emplit l’immense salle d’un brouhaha où se mélangent, dans une cacophonie assourdissante, les registres mutants d’une adolescence mâle oscillant du soprano au ténor. Cette société, hiérarchisée au gré de l’importance d’une pilosité balbutiante, s’agence par huit autour des tables selon un rite imposé par l’appartenance à une équipe. Celle-ci est présumée recréer l’illusion d’une unité familiale. — Putain ! T’as entendu de Bièvre. Je passais au moment où il a poussé son coup de gueule. II m’a fait tellement peur que j’ai failli rater une marche. Jamais vu un préfet pareil. II a le don d’apparaître là où tu t’y attends le moins. C’est chiant ! dit Philippe en reposant son couteau.II s’est appliqué à partager la tablette de beurre en portions d’une équité mathématique, tout en s’adressant à Foucault. Les fourchettes convergent sur l’assiette et s’arrachent le maigre butin.Thierry palpe une baguette. Furieux, il la malmène jusqu’à parvenir à la nouer avant de la jeter au milieu des bols. — C’est vraiment un rat ce Père Grandet, grogne-t-il. Tous les matins, la fourgonnette du boulanger nous passe sous le nez et il trouve le moyen de nous refiler du pain qui a deux jours. Je voudrais bien voir ce qu’il y a sur les tables du réfectoire des pères. — T’y comprends rien, benêt, répond Foucault avec une mimique ironique. Ce connard de Grandet, je connais son truc. Le pain des élèves, tout frais tout chaud, il le fout dans des grands sacs en plastique et il le laisse attendre trois jours. Ne crois pas qu’il stocke pour ne pas manquer. C’est un radin. Mais un radin futé. II sait bien que du caoutchouc pareil quand t’en bouffe une demi-baguette, t’es colmaté. Tu risques pas d’aller lui demander du rab. Moralité, il économise la moitié du pain qu’il devrait nous filer. — Putain, quel enculé ! C’est pas nous qui avons fait vœu de pauvreté. Avec ce qu’on paye, y pourraient quand même nous filer à becqueter, marmonne André, la bouche pleine, le menton dégoulinant de traînées marronnasses, couleur de l’infâme ersatz de café au lait. — T’as vu comme t’es gros. Si tu bouffais plus t’éclaterais. Y doivent quand même t’en donner pour ton argent, lance Patrick. — C’est fin, répond André. — Au fait, Foucault ! Qu’est-ce qu’il te voulait Ranin ? interroge Thierry. — Ah oui ! Fallait que je vous dise. Je ne vais pas en activité cet après-midi. — Le bol ! murmure Patrick. — Salop ! Juste le jour où on devait finir de décoller le papier, tu nous laisses tomber. On sera que deux sur le chantier. Déjà qu’ils sont branques dans cette famille. Tu peux pas mettre un pied sur l’échelle sans avoir le frè-frère ou la sœu-sœur aux basques qui te tire sur le bleu de travail, bougonne Philippe. — Oh ! Pleure pas. C’est pas dit que je me marre plus que vous. Il m’emmène voir une vieille à l’hosto. Tu parles d’un intérêt. Vous en tous cas, vous aurez le petit goûter avec la liqueur de cassis qui va bien. Ça a au moins cet avantage-là les chantiers chez les alcoolos. — Elle a l’air fendarde votre nouvelle famille. Mais vous avez fini quand chez les Lopez ? demande André. — La semaine dernière. On pouvait pas faire traîner plus. Ranin commençait à gueuler. Un mois pour repeindre la salle de bain, il devait se douter que la piaule était bonne. La mère Lopez, elle nous filait le café en arrivant avec la goutte. Ça nous mettait d’équerre. Les tours de fenêtre, il a fallu les repasser trois fois, il y en avait plus sur les carreaux que sur le bois. À trois heures et quart, elle sortait la brioche avec un chocolat chaud et après c’était l’heure de se barrer. Je crois qu’elle aurait bien voulu que ça s’éternise, pas pour son appart mais pour la compagnie. — Tandis que chez les Dore, c’est pas la même limonade, murmure Thierry. La Sœu-sœur et le Frè-frère, tu leur donnes cinq et six ans quand tu les vois. Hauts comme trois pommes, une trogne toute pointue, ils bavouillent et crachouillent en baragouinant des inepties. On dirait des lutins lubriques. Pas méchants, mais le genre pot de glu qui te papouille et te pince dès que t’as le dos tourné. Ranin m’a avoué qu’ils avaient douze et treize ans. Le vieux et la vieille, ils ont forniqué plus que limite de ménopause. En guise de sperme, le poivrot devait éjaculer du ratafia et les ovules de sa meuf être plus fripés que des mirabelles à l’eau de vie. Pas étonnant que leurs galipettes aient foiré. Ils risquaient pas d’engendrer Ava Gardner ou James Dean. Le vioque, quand il est pas trop fait, il passe son temps à mater ses lapins qui se sautent dans un clapier au fond de la cour. Je crois qu’il n’y a plus que ça qui le fait bander. Il vient nous chercher pour nous commenter les exploits de son étalon. C’est un véritable obsédé sexuel. L’autre éponge, elle gueule sur ses chiards à longueur de journée et elle leur balance des tartes. Bonjour l’ambiance.Les autres le regardent, incrédules. — Authentique, souligne Foucault. Ils n’ont même pas de prénoms, les gremlins. En tout cas, les vieux ne les appellent jamais autrement que Frè-frère et Sœu-sœur. Ils ont dû paumer leurs extraits de naissance et le vieux ne doit plus souvenir de ce qu’il a déclaré à l’état civil vu qu’il devait être encore plus bourré que d’habitude ce jour-là. — En plus, ils ne sont pas foutus de nous filer un café, conclut Philippe. — Tu ne craches pas sur le cassis du pépé, accorde-lui au moins ça, réplique Foucault.La sonnerie retentit. Tous se lèvent et se dirigent vers la cour sauf les élèves de l’équipe préposée au débarrassage pour la semaine.Foucault, Thierry et Philippe se retrouvent sous le préau. Les externes arrivent au compte-gouttes et montent vers les équipes. — Désolé, les mecs. J’y suis vraiment pour rien. Je ne sais pas pourquoi il veut que je l’accompagne. Vous n’avez qu’à bosser tranquille. Y a pas le feu. Il est bizarre quand même, ce Ranin. Des fois, je me demande ce qui lui passe par la tête. Je ne vois pas pourquoi il a besoin que je l’accompagne. — Parce que ça le fait chier d’y aller seul, pardi ! lance Philippe. — Non. Moi, je crois plutôt qu’il a peur des hôpitaux. Paraît qu’il est lunatique parce qu’il a un truc terrible à l’estomac. Ça le lance d’un coup et il souffre tellement qu’il ne peut plus se contrôler. On m’a dit qu’il avait été envoyé à Chicago pour se faire opérer. On lui aurait retiré la moitié du bide. Mais, c’est toujours comme avant… — Oh, lui ! Radio chiotte, s’esclaffe Foucault en dévisageant Thierry. N’importe quoi ! T’as lu ça dans la gazette du collège peut-être ? Si tu commences à gober tous les ragots, t’as plus qu’à écrire un bouquin. Après tu le portes à l’équipe reliure. — Vous avez vu l’heure. Faut se magner. J’ai pas préparé mes affaires pour les cours.


Alban Paulh, 2023, tous droits réservés.


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