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MAUDIT TABARNACK



La suite du feuilleton. Une immersion dans un univers scolaire strictement masculin du début des années soixante-dix difficilement imaginable dans le contexte actuel. Des repères faussés et un monde filtré à travers un prisme religieux... Comment se construire, trouver l'amour et le bonheur en dépit de messages totalement contradictoires égrennés par les protagonistes rencontrés au cours de ce chemin de croix...

Voici les chapitres quatre et cinq


Chapitre quatre


La voix du Père de Bièvre se brise sur la fin d’une phrase. Une guêpe bourdonne contre la grande baie vitrée. À chaque table les élèves, diversement positionnés selon l’intérêt qu’ils accordent à sa lecture commentée du journal la ferment prudemment. L’orateur debout près de la porte tient à bout de bras le Figaro. II promène son regard bleu incisif, froid comme l’acier, des feuillets à l’assistance. Personne n’a encore osé vérifier si sa presbytie qui l’autorise à lire dans cette position menaçante lui permet également d’identifier un bavard impénitent au fond du réfectoire. Comme chaque jour, Foucault tourne délibérément le dos au préfet. Cela l’autorise à quelques grimaces et pantomimes désopilantes pour le plus grand plaisir de la tablée qui éprouve quelques difficultés à garder son sérieux. Regardant sa montre, il se lève réjoui et, avec un geste entendu à l’attention du Père de Bièvre, s’éclipse. Son pas nonchalant d’échalas rêveur l’entraîne vers le parking des profs. II musarde, défiant comme un gamin de dix ans l’équilibre, un pied devant l’autre sur la bordure de trottoir inégale.

— Alors Foucault. Encore dans les nuages ! Dépêche-toi un peu, cinq minutes que j’attends, lance le Père Ranin.

Surpris, Foucault dérape en manquant de se tordre la cheville.

— Excusez-moi, mon Père, je mets le turbo.

Il franchit les cent derniers mètres au trot. Ses genoux cagneux tricotent sous la flanelle de son pantalon trop large.

Ranin sourit. À peine essoufflé, Foucault s’assied à côté de lui et claque la portière.

La guimbarde tressaute secouée par des quintes phtisiques. Le père pédale sur l’accélérateur. Dans un relent d’essence, la mécanique rugit expulsant un nuage opaque. La bagnole doit aspirer à une retraite méritée au terme de deux-cent-cinquante-mille kilomètres de mauvaise conduite à travers les ruelles les plus sordides de la ville. Après une marche arrière hoquetante, un craquement de pignon salue leur départ. La carriole fait preuve de bonne volonté en omettant de caler. Foucault s’abstient de préciser au père qu’en première, l’embrayage eut moins patiné. II se contente de boucler sa ceinture. Inutile de gaspiller sa salive ! La réputation du pilotage ecclésiastique de Ranin a franchi depuis longtemps les limites du collège. Sans ses solides relations au commissariat, il ne se déplacerait probablement plus qu’à vélo. Assis à la place du mort, Foucault songe qu’il y a fatalement un bon dieu pour les curés. Ils ont donc une chance d’arriver à bon port sans s’emplafonner au premier carrefour. Puisqu’ils vont à l’hôpital, chaque kilomètre parcouru représente en cas de défaillance improbable de la providence quelques minutes gagnées pour le transfert aux urgences.

— C’est là, crie-t-il.

Dans un crissement de pneus, la voiture penche, frôlant le portail sous l’œil éberlué du gardien.

— Excuse-moi, je suis un peu distrait, laisse tomber le père avec un sourire penaud.

— Oh ! J’ai l’habitude. Pas pire que dans la voiture de ma mère rétorque Foucault cramponné à sa ceinture.

Le véhicule s’immobilise dans un couinement. Foucault s’empresse de descendre pas fâché de quitter ce cercueil ambulant. Il promène un œil rassuré sur les massifs d’hortensias du parc. Même fanés il les préfère aux chrysanthèmes.

Ranin l’entraîne dans un dédale de couloirs. Malgré ses explications, Foucault se demande encore la raison de sa présence dans cet hôpital. La vieille serait une adepte du carton ondulé. Les emballages périmés qu’elle glane dans les bennes à ordures des supermarchés constituent son seul toit depuis trois ans. Au plus rude de l’hiver, elle les traîne, tel un escargot sa coquille, jusqu’à la salle des pas perdus de la gare. Un caddie rouillé l’accompagne dans tous ses déplacements, précieux reliquaire où elle stocke dans une profusion de sacs plastiques, sa garde-robe rapiécée, une couverture militaire et une collection stupéfiante de chiffons qu’elle passe des heures à plier et déplier. Ce rituel obscur occupe le plus clair de son temps. D’ailleurs, elle est précisément attachée à transformer les serviettes éponges de la chambrée en empilage au carré sur le bout de son lit quand Ranin et Foucault s’avancent. Les voisines assises contre leurs oreillers l’observent avec curiosité, un sourire au coin des lèvres. Depuis que l’infirmière leur a garanti d’autres linges pour leur toilette, elles laissent la toquée à son cirque. Du moment qu’elle leur fiche la paix. Parce qu’il fallait la voir la harpie quand elles avaient voulu récupérer leur bien, elle gueulait comme une furie toutes griffes dehors. Elle leur avait même craché dessus. L’intervention de la surveillante avait évité de justesse le pugilat.

Le père s’approche :

— Bonjour madame Parliez.

— Tu vas pas t’y mettre aussi freluquet, sinon j’gueule. L’est à moi c’trousseau, t’entends. Ma vioque qui m’l’a r’filé pour quand j ‘va m’marier. Ces chèvres voulaient m’les chouraver mais m’suis pas laissé niquer. J’sais pas qui m’a foutue dans ce bagne. Pire qu’une taule, ici.

Elle renifle un grand coup et ajoute avec de vraies larmes :

— M’a jamais aimée c’te vieille garce. S’est débarrassée de moi pour trafiquer ses p’tites saloperies.

Foucault ouvre des yeux ébahis.

— Ne vous inquiétez pas, madame Parliez, personne ne touchera à vos affaires. Je suis le père Ranin. Je vais m’occuper de vous. Vous avez été un peu souffrante mais ça va mieux, on dirait. Je vous ai trouvé un appartement, rien que pour vous. Demain, nous viendrons vous chercher pour vous y installer. Tenez, je vous présente Foucault. Il vous rendra visite régulièrement et vous apportera…

— Ben mignon, ce môme-là. Comment qu’vous dites y s’appelle ?

— Foucault !

— Jamais entendu ce blaze-là. L’est pas d’ici l’morveux ?

Pivoine, Foucault se dandine ravalant son fou rire. Impossible de lui donner un âge à la Parliez. Pas plus épaisse qu’un haricot sans fil. Un visage fripé comme une vieille pomme où s’agitent à la vitesse de l’éclair deux perles noires qui lui donnent un air de musaraigne. Elle tripote ses fanfreluches, tourne autour du lit, soulevant draps et couvertures.

— J'sais bien qu’elles m’les ont chourées mes aut'es nippes, ces garces. Jouent les saintes-nitouches dans leur pageot, ma j’va leur faire cracher l’morceau. Mon landau, faudra ben qu’elles me l’rendent aussi. Pas d’entourloupe! Je sais ben tout c’qu’a dans.

Les voisines échangent des regards inquiets.

— Mais non, madame Parliez, dit le père Ranin. Ces dames ne vous ont rien pris. On a déposé votre chariot et tout ce qui vous appartient dans votre nouvelle maison. Vous allez tout retrouver demain, je vous le promets.

— Ben vrai ? Ah m’gamin, peut dire que t'causes ben, ti ! Sûr qu’te dois plaire avec ta p'tite gueule d’amour.

Le prêtre rougit tandis que Foucault se tourne vers la porte incapable de contrôler son hilarité. II en a les larmes aux yeux.

— Voyons, madame Parliez. Vous avez vu cette petite croix là, répond Ranin le doigt sur le revers de sa veste, visage livide et lèvres pincées.

— Scuze-moi, Monseigneur. T’sais, j’suis qu’une pauv' folle. Ici, y n’da rien à boire. Alors j’m’mets à dé-parler. Faut nin m’en vouloir, fiston ? Ben si j’avo su qu’un jour, j’aura un chtio qui s’ra cureton...

Ranin éclate de rire accompagné par Foucault qui donne libre cours à son fou rire.

— Parole, on dirait que j’vous gondole, minaude la vieille.

— On va vous laisser vous reposer, madame Parliez. Je viens vous chercher demain. N’oubliez pas, ajoute Ranin.

Dans la voiture, Foucault demande :

— Elle n’a pas toute sa tête, non ?

— Oh ! Avec elle, tu sais, difficile de départager la vérité de l’affabulation. Elle a vécu de telles abominations qu’elle s’est forgé un monde à elle pour échapper à l’emprise du sordide. Elle ne doit plus très bien savoir où se situe la limite entre réalité et fiction. Pas sûr que ça ait encore de l’importance à ses yeux.

— Elle n’a pas de famille ?

— Si, une fille qui semble s’en être sortie, mais qui refuse de la voir depuis vingt ans. Elle préfère se dire orpheline que d’avouer à son mari une hérédité qu’elle redoute. J’ai perçu du remords dans sa voix au téléphone. Mais elle campe sur ses positions… Comment lui en vouloir ? Une maman dépravée, pauvre, alcoolique et délirante… quel souvenir peut-elle en avoir ? L’amertume d’une enfance gâchée qui lui colle à la peau et la poursuit jusque dans ses rêves. Tu ne peux pas comprendre, peut-être, Foucault. Tes camarades et toi, ne connaissez pas votre bonheur de tout avoir. J’ai remarqué ton étonnement la première fois que tu es allé chez les Dore. Tu n’imaginais pas qu’autant d’horreur puisse exister concentrée sur une seule famille. Et pourtant c’est cela aussi la vie. Les chances ne sont pas les mêmes pour tous…

— Je croyais que Dieu était Amour. Comment permet-il une telle injustice ? Pourquoi ce gâchis ?

— Les voies du Seigneur sont impénétrables, Foucault. Ne l’oublie jamais.

— Pourquoi mettre sur terre des enfants comme Frè-frère et Sœu-sœur ? S’il y a un Dieu créateur, pourquoi s’est-il ingénié avec autant d’application à pervertir ce qu’il a réalisé ? Les erreurs génétiques, les maladies incurables, les catastrophes naturelles, tous ces fléaux qui sèment la mort, à quoi bon ?

— Tu oublies le péché originel… C’est l’homme qui a renoncé au paradis.

— C’est quand même Dieu qui avait choisi d’interdire son arbre. Puisqu’il aimait tant ses créatures, il n’avait pas besoin de les provoquer. C’est bien lui, l’inventeur de la tentation. Moi, je le trouve pervers, je n’appelle pas cela de l’amour.

— Tu blasphèmes, Foucault.

— Non, je dis ce que je pense. La vie est injuste… Inhumaine ! Pourquoi moi, aurais-je tout et cette pauvre vieille rien ?

— Ne t’inquiète pas, Foucault. Tu recevras ton lot d’épreuves comme tout le monde. Chacun est né pour accomplir les desseins du Seigneur. Certains y parviennent mieux que d’autres, la route n’est tracée pour personne et ce n’est qu’au terme du chemin qu’il faudra rendre des comptes sur l’utilisation des talents que le Maître nous a confiés.

— Et les débiles comme Frè-frère et Sœu-sœur, ils ont payé d’avance ? Ça ne tient pas debout, tout ça.

— Dieu sait ce qu’il fait et défait. Son jugement tiendra compte des handicaps de chacun.

— Comptes d’apothicaire ! Il est bien compliqué ce Dieu.

— Enfin, Foucault ! Tu n’es pas content de pouvoir venir en aide à ces gens qui sont dans le besoin ?

— Si ! Mais pas pour plaire à un Dieu inconséquent qui abandonne les âmes en peine dont il est l’auteur. Plutôt pour pallier à l’absence de ce prétendu Dieu qui permet qu’existent des situations aussi lamentables.

— II faudra que nous reparlions de tout cela, Foucault, dit Ranin en garant la voiture sur le parking du collège. Je comprends tes réticences, mais tu perds de vue l’essentiel. Tu butes sur les faits et la spiritualité t’échappe. Viens me trouver dans mon bureau à l’occasion.

Foucault s’achemine de son pas élastique vers le bâtiment de la première div. Des élèves le doublent à vélo, rentrant d’activité le sac en bandoulière. II monte rejoindre les copains qui prennent leur douche avant de retourner en cours. Il ne peut s’empêcher de compter les marches entre les paliers. II en connaît le nombre depuis longtemps mais c’est plus fort que lui. Cette numérotation s’enclenche dans son cerveau dès qu’il pose le pied sur le premier degré. Elle s’articule selon une équation que lui seul détient. Ce rituel obsédant l’agace et le réjouit. Il le poursuit depuis des années sans parvenir à se souvenir quand il a commencé. Son modèle mathématique constitue une projection mentale des proportions géométriques de sa maison d’enfance rapportées à celle des propriétés avoisinantes. Il l’a affiné au fil du temps, le transformant progressivement en véritable système logique qu’il se surprend à espérer universel. Son incapacité à apprécier quoique ce soit sans le jauger à l’aulne de ce mètre-étalon ressemble d’une certaine façon aux pliages de la Parliez. II songe qu’il doit être aussi toqué qu’elle.

II marque une pause avant de pousser la porte vitrée du dortoir. Le soleil éclabousse les lits, la cire brille en flaques sur le sol. II n’a jamais pu s’accommoder de cet ordonnancement impersonnel. À chaque fois qu’il pénètre ce compartimentage sévère, un pincement au cœur le saisit comme au premier jour. II se rappelle son effarement en découvrant, ses valises à la main, à quoi se résumerait l’intimité de ses nuits dans ce hall de quatre-vingts lits. Les cloisons de bois d’un mètre vingt de haut déterminent des travées ouvertes sur une allée centrale. Il faut s’asseoir sur son matelas pour bavarder avec son voisin en échappant aux regards du Père de Bièvre qui a la sale manie de faire des rondes inopinées. La tête des couchages s’appuie aux panneaux de séparation. Le volume délimité par les placards à gauche et à droite constitue le seul espace de liberté. Dans cet isoloir sans rideau, l’esprit peut s’envoler à la poursuite des chimères d’une enfance qui fout le camp, méticuleusement laminée par l’austérité de ce décor impersonnel et froid. Foucault rejoint Thierry et Philippe dans l’enceinte des lavabos, grande verrière illuminée où l’on se lave sous les regards de tout le dortoir. Comme si les ablutions étaient une célébration qui nécessite l’adhésion de la collectivité pour que l’âme aussi en soit purifiée… Qu’aux chiottes ou sous la douche qu’on est peinard dans cette taule, songe Foucault en rejoignant ses copains.

— T’en fais une gueule, lui lance Thierry. Pas l’air de t’être marré avec Ranin. Alors, il voulait que tu l’accompagnes pour quoi ?

— J’en sais rien. On est allé voir une vieille complètement azimutée. Elle sort de l’hosto demain. Il voulait me la présenter pour que je la prenne en visite de CSVP1.

— Et t’as dit oui ?

— J’avais pas vraiment le choix. Tu sais comme il est. Avec son air de ne pas y toucher, il te met devant des situations où il serait mal venu de refuser. Elle est plutôt fendarde la mamie. L’appart qu’il lui a dégoté est à deux rues du collège. Alors j'ai accepté. Je t’emmènerais si tu veux. À mon avis, elle vaut son pesant de cacahuètes, elle doit en avoir de bien bonnes à raconter avec ce qu’elle a vécu. Enfin, d’après les sous-entendus de Ranin bien sûr… Et vous, ça a été le chantier ?

— La routine ! Frè-frère qui se pend à ta jambe comme un clebs en rut, à part ça, rien de nouveau sous le soleil.

— La fête, quoi.

— C’est des pauv'gosses, ajoute Philippe. On ne peut pas leur en vouloir.

— C’est triste, mais j’te jure qu’ils me font plus penser à des petits singes qu’à des enfants. Remarque, je ne crois pas qu’ils sont malheureux. Leurs vieux ont quand même l’air de s’en occuper pas trop mal, répond Foucault.

— Tu penses que si ça n’était pas le cas, il y a longtemps qu’ils auraient giclé à la DASS

— Les Dore, on peut leur reprocher ce qu’on veut, mais y a un truc dont je suis certain, c’est qu’ils les aiment comme ils sont, leurs gremlins. Et les minots, dans leur cervelle de piaf, ils le sentent. Je suis persuadé que Ranin a raison de se battre pour qu’on ne les leur retire pas. De toute façon, ça serait pour les parquer dans un asile où personne ne leur témoignerait d’affection. Là, ils deviendraient des animaux.

— Putain, vous avez vu l’heure. Faut se magner, ça va sonner, interrompt Thierry.



Chapitre cinq


Le regard de Foucault vagabonde au-delà de la fenêtre vers cette maison ancienne qui sert de local à l’équipe théâtre. D’année en année, le collège s’étend en surface comme une tache d’huile. Au gré des décès et des successions dans le voisinage, les pères rachètent les terrains limitrophes. Un jour, probablement, ils finiront par annexer tout le pâté de maisons. Ils ont au moins eu le bon goût de préserver cette façade dont la sérénité inspire à Foucault une quasi-vénération. II suffit qu’il pose les yeux sur elle pour partir dans une rêverie romantique à des années-lumière du docte imbécile qui pérore sur Tite-Live et Cicéron comme s’il avait bouffé avec eux la veille. Ce mec l’indispose. II a réussi en un mois à l’écœurer du latin que plusieurs profs brillants lui avaient appris à apprécier en dépit de l’aridité de la matière. Ce freluquet péteux qui a tout au plus vingt-cinq ans lui est insupportable. Vaniteux et verbeux, il a le snobisme intello d’un arriviste qui se prétend lettré. Plutôt que de se heurter à sa fatuité, Foucault a choisi de l’ignorer. Pour l’heure, il songe à la discussion avec Ranin. La spiritualité, c’est bien beau, encore faut-il avoir la foi chevillée au corps. Les inégalités lui paraissent trop cruelles. Et ces notions de bien et de mal, quelle définition leur attribuer puisque la morale change avec les latitudes et les religions ? Chemin obscur et chaotique.

Il griffonne un message sur un coin de page qu’il arrache et plie en quatre avant de le passer à son voisin. La missive parvient à Philippe, trois rangs en avant. « Immersion dans fontaine de l’espoir après le cours. En es-tu ? » Par le chemin inverse, la réponse arrive presque aussitôt : « OK pour le KO ». Sourire même si Philippe ne se retourne pas. II jubile à l’évocation du danger défié. Ce n’est pas tant le maigre larcin qui le réjouit, que la fronde.

L’airain vibrionne sous la décharge électrique. Le brouhaha s’empare de la classe comme sous l’attaque d’un essaim de guêpes. Profitant de la confusion, Foucault entraîne Philippe vers les dortoirs.

— On ne peut plus accéder aux caves par l’escalier sous le réfectoire. Ils ont changé la serrure et ajouté un verrou. Le seul moyen, c’est l’ascenseur, murmure Foucault en grimpant. Au second, à cette heure-ci on peut le prendre sans se faire remarquer.

— Mais une fois en bas, tu n’as pas d’issue si quelqu’un s’amène.

— Je bloque la porte de l’ascenseur, gros malin. Personne ne peut rappeler et si quelqu’un déverrouille la porte de l’escalier, je l’entends et je remonte aussi sec.

— Si de Bièvre te cueille à l’arrivée, comment lui expliques-tu ce que tu fous dans ce satané engin ?

— Oh ! Si tu as les foies à ce point-là, tu n’es pas obligé de m’accompagner. Tu vas finir par me porter la scoumoune avec tes suppositions merdiques. Je ne me suis encore jamais fait piquer.

— C’est vrai, j’ai un peu les chocottes, mais je viens quand même. J’ai envie de voir comment c’est en bas. Depuis le temps que tu m’en parles…

— Mon pauvre Philippe, tu devrais surveiller tes fréquentations, te voilà sur la pente de la délinquance par simple curiosité… Allez, viens ! On va planquer nos affaires de cours dans nos placards au dortoir et après on se fait le grand plongeon.

Ils traversent les enfilades de lits désertes, glissant silencieusement sur les patins de feutre. Foucault appuie sur le bouton d’appel à droite de la porte métallique. Il se met à clignoter tandis que le mécanisme s’enclenche dans un ronflement qui leur paraît ébranler tout le bâtiment. Ils se regardent, un peu pâles. La cabine met plusieurs minutes à monter. Des siècles… Enfin elle s’immobilise dans un claquement qui les fait sursauter. Foucault saisit la poignée en soufflant à Philippe :

— T’imagine qu’on trouve de Bièvre derrière la porte. Pas l’air con.

Il tire le battant en riant jaune. Philippe soupire et tous deux s’engouffrent. La descente paraît encore plus longue. Ils n’osent plus parler. Au passage des paliers des bruits de pas et des voix parviennent de la division. Ils guettent le timbre redouté du préfet.

— Tu balises, murmure Foucault lorsque la nacelle touche le sol.

Philippe, blanc comme un linge, pousse la porte doucement.

— J’ai plus un poil de sec.

— Tout l’intérêt du voyage… Plus tu le pratiques, plus tu flippes. Théorie des grands nombres ! Avec une probabilité de cinq pour cent de te faire gauler, plus tu approches de la vingtième escapade, plus tu risques de satisfaire aux exigences de la courbe de Gauss. C’est mathématique.

Philippe ricane nerveusement.

— Et tu es déjà descendu combien de fois.

— C’est la dix-neuvième aujourd’hui.

— Putain ! T’aurais pas pu me le dire avant.

— Tu vois pas que je débloque, arrête de chier dans ton froc et trouve une cale pour la porte. Il doit y avoir une planchette dans le coin, là-bas derrière toi… OK. Impeccable ! Tu vois à droite, c’est l’arrivée de l’escalier. Ça tourne. La porte est quinze marches plus haut. Si un bruit suspect parvient de cette direction, on a juste le temps de remonter dans l’ascenseur et de se casser au second. Je vais allumer la lampe au fond pour que tu puisses admirer la caverne d’Ali Baba. Reste là. Si tu entends du bruit, tu siffles.

Philippe voit Foucault disparaître dans l’obscurité. II se demande comment il parvient à s’orienter dans cette cave humide qui transpire une odeur de moisissure écœurante. En plus ça caille. Au-delà du halo qui diffuse par la porte entrebâillée de l’ascenseur, ses yeux ne rencontrent qu’un mur d’encre fluctuante. Des ombres incertaines se dessinent. Elles semblent avoir happé Foucault dont les pas se sont évaporés dans le silence obscur. II hésite à appeler son copain mais ne peut se résoudre à siffler. Quelle menace y a-t-il à part ses chocottes ? II ne doit pas y avoir plus de quatre secondes que Foucault s’est éloigné même si dans ce boyau opaque le temps semble arrêté. Brutalement la lumière pleut du plafond voûté que Philippe découvre avec stupéfaction. La cave est taillée dans la craie. Elle date d’une époque largement antérieure à l’édification de l’immeuble de la division, ce bloc de béton triomphal typique de l’architecture des années soixante. Les arcs-boutants sont tapissés d’une mousseline de toiles d’araignées. La roche brille d’une patine féodale. Bouche bée, les yeux écarquillés, Philippe fait un bond quand il perçoit dans le lointain l’appel feutré de Foucault.

— Amène-toi, on n’a pas la nuit devant nous.

II contourne la cloison boisée à claire-voie qui enferme les empilages de bouteilles et constate que le portail est verrouillé par une grosse chaîne. Foucault l’attend quelques mètres plus loin.

— On est baisés, murmure Philippe. Le pinard est aussi bien gardé que les lingots de la banque de France.

— Attends ! Tu n’as encore rien vu. II faut connaître la formule magique. Abracadabra, sésame ouvre-toi.

Foucault a posé les mains sur deux planches au milieu de la palissade et tire doucement comme pour ouvrir une fenêtre. Miracle ! Les pans pivotent et libèrent un passage de la largeur d’un homme. II suffit d’enjamber quatre-vingts centimètres de bouteilles poussiéreuses pour pénétrer l’enceinte sacrée où dorment quelques grands crus classés.

— Bordel ! Comment c’est possible, lâche Philippe.

— Magie païenne, murmure Foucault, goguenard.

— Arrête de me chambrer.

— Tout le panneau a été forcé et les clous coupés au ras du bois pour que ça ne se voie pas, ni d’un côté ni de l’autre. Œuvre diabolique d’un précurseur, membre de l’équipe menuiserie bien entendu. Ce génie a eu la gentillesse de transmettre son secret avant de quitter le collège.

— Et qui est-ce qui t’a mis au jus ?

— Un cousin qui avait fréquenté le bahut avant moi. Quand il a su que je rentrais ici, il m’a refilé le tuyau. Un jour, j’ai eu la curiosité d’aller vérifier si ce qu’il m’avait raconté était vrai. J’ai tâtonné un peu avant de trouver l’emplacement exact, mais comme tu le vois, il ne m’avait pas menti.

— Et les pères ne se sont jamais rendu compte que des bouteilles disparaissaient ?

— Bien sûr que si. Ils ont changé plusieurs fois le système de fermeture. Ils n’ont jamais pigé qu’il y avait un autre accès ailleurs. Bon, on va quand même pas s’éterniser ici. On se prend deux bouteilles de Monbazillac et on se casse. Tiens, regarde au bout de la rangée à gauche.

— Pétard ! Tu connais cette cave par cœur.

— Normal. C’est comme au supermarché. À force de faire tes courses chaque semaine, tu finis par savoir où se trouvent les articles dans les rayons. L’avantage ici, c’est que tu es sûr de ne pas faire la queue aux caisses.

— Arrête de déconner, je commence vraiment à flipper. On remonte ?

— On se tire.

Dans la cabine qui s’ébranle, Philippe pâlit.

— Comment va-t-on retraverser le dortoir avec les bouteilles ? Si on croise quelqu’un, on est mal.

— Pourquoi veux-tu que nous rencontrions quelqu’un ? Tu n’as qu’à retirer ton pull et planquer la bouteille dedans, comme ça regarde. Après, il suffit d’avoir l’air naturel. On ne va pas te fouiller, quand même.

— T’as un tire-bouchon au moins, lâche Philippe hagard.

— Non, mais ça ne sert à rien sauf si tu avais l’intention d’ouvrir une bouteille tout de suite pour picoler un coup dans l’ascenseur.

— On va se faire virer pour deux bouteilles qu’on ne pourra même pas boire. J’y crois pas. Qu’est-ce que je suis venu foutre dans cette galère ?

— Y a intérêt qu’on va les boire et pas plus tard que ce soir. Y a jamais eu besoin d’un tire-bouchon pour ouvrir une bouteille. Je te montrerai. Fais gaffe, on sort. Cool si on croise quelqu’un, n’oublie pas.

Ils sortent furtivement et retraversent les dortoirs déserts. Ils camouflent leur butin dans le placard de Foucault sous son sac à linge sale. Philippe s’assied sur son lit et soupire.

— Putain, plus jamais ! J’ai vraiment eu les jetons. C’est trop risqué ton truc. T’imagine si de Bièvre nous avait piqués. Ça ne te fait pas flipper, toi ?

— S’il n’y avait pas de risque, ça ne serait pas drôle… Et puis, si je me fais choper, ils seraient bien obligés de me virer. Avec un peu de bol, je me retrouverai externe à Paris.

— Là, tu te goures. Si tu crois qu’ils te lâcheraient comme ça ! Ils te feraient chier à mort. Interdiction de sorties, brimades, changement d’équipe, ça oui… Mais il suffit que tu aies envie d’être exclu pour qu’ils s’obstinent à te garder coûte que coûte, histoire de démontrer que leur système éducatif vient à bout des esprits les plus retors.

— Vraiment des empaffés. T’as raison. Dujardin qui est sorti l’année dernière, jusqu’au bout il n’a pas réussi à se faire éjecter. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. Remarque, on n’a plus longtemps à tirer.

— Raison de plus pour mettre la pédale douce.

— T’as peut-être pas tort. Le tout, c’est d’être au moins aussi fourbe qu’eux pour profiter des petits plaisirs de la vie sans se faire gauler. D’ailleurs maintenant que le vin est tiré, il faut le boire. On se retrouve au local technique de la sept après le repas. Le nettoyage des pinceaux, c’est un alibi en béton. T’as pas de souci à te faire.

— Oh non ! Pas ce soir. Laisse-moi souffler. Remettons à après-demain.

— OK. Si tu veux. Mais c’est pas un bon plan de stocker la marchandise. S’il venait à de Bièvre l’idée de fouiller mon placard, j’aurais l’air con. Bon, on va en étude et motus, hein !


Alban Paulh, tous droits réservés.









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